C’est en passant par notre corps que nous explorons et enseignons le QI…

Et là, nous découvrons un monde dont nous ignorons tout ! Il y a cette façon très particulière de se mouvoir dans l’espace, l’importance de centrer son attention sur des sensations physiques étonnantes, un mode d’apprentissage tout aussi particulier, où le fait de suivre ce que fait un enseignant et de répéter inlassablement un même mouvement prend le pas sur les mots et les explications. Tout cela demande beaucoup de travail ; un travail de mémorisation, où le mental ne manque pas d’intervenir, un travail qui nécessite d’inlassables reprises des mêmes mouvements et des mêmes techniques…

Un jour, on s’aperçoit que le corps a enregistré, et que le mental devient de moins en moins dominant et se met de plus en plus en mode observation. Il faudra persévérer quelques années avant que le Tan Tien en vienne à se manifester réellement et non pas seulement dans l’imagination…

D’autant plus que ce que l’on appelle le Tan Tien aujourd’hui sera une autre réalité demain, dans une année, dans 10 ans… Sans que cela paraisse extérieurement, la répétition des mouvements de Qi Gong, de Tai Ji Quan et des techniques de Qi amènent le corps à se façonner progressivement de l’intérieur. D’où l’importance de répéter, répéter, répéter. Cela est particulièrement évident avec le travail respiratoire, où il faudra quelques années pour atteindre un certain calme respiratoire, surtout à l’expiration. Mais à force de pratiquer, vient la récompense : les espaces corporels s’ouvrent, se défroissent, la détente permet de laisser passer le souffle, l’aisance respiratoire est de plus en plus détendue, profonde, dénouée de tous les obstacles rencontrés dans son corps !

Pendant toutes ces années où le faire domine, surviennent des moments de grâce où on a la sensation qu’un mouvement s’est fait tout seul, que le Chi a passé sans qu’on ait eu à intervenir. Quel plaisir inexprimable ! On entrevoit alors l’éventualité d’une phase beaucoup moins volontaire dans notre pratique et nos expériences avec le Chi. Mais ces moments restent longtemps passagers et nous invitent à continuer le travail de reprise inlassable et systématique des mêmes mouvements et des mêmes exercices.

Et arrive le moment où le corps, ayant suffisamment travaillé, en vient à se libérer de la technique.

Vient alors l’exploration de la spontanéité, c’est à dire de laisser le mouvement se faire de lui-même, ce qui implique une liberté et une ouverture corporelles qui donnent toute sa place à la circulation du Qi. Cela ne veut pas dire qu’on peut alors inventer de nouveaux mouvements à sa guise, mais juste qu’à force de répétition, se manifeste le non-faire !

La spontanéité peut se souligner et se montrer, mais non s’enseigner… Elle ne peut apparaître que quand tout est en place. Laisser le mouvement se faire spontanément amène à reconnaître que le Qi nous habite et nous anime, a déjà vécu et continuera de vivre sans nous. Cela a de quoi modifier notre façon de nous percevoir en tant qu’individu dans l’Univers. Aller vers la spontanéité amène à changer d’échelle de référence et à relativiser l’importance de ce qui nous arrive.

Passant d’une relation très intime avec la terre, vu que le Qi, pour se développer, a besoin de s’inscrire dans le sol, de s’ancrer à la terre, à l’expérimentation d’un échange, d’une communication via la respiration et la perception de plus en plus nette du Qi à l’intérieur comme à l’extérieur du corps, nous voilà à jouir de ce que l’on pourrait nommer « l’abandon », un mouvement de vague venant de la terre qui entraîne une sensation d’expansion, comme si tout le corps, devenu vaporeux, se répandait dans l’espace au point de se fondre avec celui-ci.

C’est ainsi qu’une pratique assidue de Qi Gong, de Tai Ji Chuan, nous permettent de mieux nous ancrer à la terre, tout en nous abandonnant à une liberté de mouvements donnant lieu à la plus grande ouverture possible à tout ce qui existe et à ce que signifie « être vivant ».

Et à notre insu, quelle joie d’observer que le mental s’est mis en repos le temps de la pratique, apaisé, tranquille, ce mental « posé et déposé» nous accompagnera alors dans tous les moments de notre vie !

Nous avons tout à apprendre, mais nous connaissons déjà tout ! Il suffit d’y avoir accès, de trouver la clé et la bonne porte ! Pas facile à comprendre, car ceci n’est ni une incitation à la paresse, ni un éloge rousseauiste… Nous avons tout à apprendre lorsque nous sommes devant les choses, lorsque nous en sommes séparés, lorsque nous sommes spectateurs. Alors nous jugeons, nous réfléchissons, nous comparons. Mais si nous sommes à l’intérieur, dedans la vie et non devant la vie, lorsque nous ne sommes pas séparés de la vie, alors nous savons tout ce qu’elle sait. Nous n’avons aucun besoin, on ne compare plus, on ne réagit pas. On agit, c’est tout ! Et on agit JUSTE !

Sentir et suivre le flux de la vie, accepter la Voie telle qu’elle se présente, c’est alors ressentir un puissant sentiment d’être ici et maintenant à sa place, dans la joie et l’allégresse, dans la gratitude absolue…

Participer à faire passer l’enseignement au-delà de cette période de troubles où l’homme a perdu son centre et son lien sacré à la vie, voilà qui donne du sens à nos vies.

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